Le web 2.0 selon Miguel Membrado
Miguel Membrado est le fondateur de Netcipia. On le connaît bien par son blog et ses billets sur AgoraVox. De part son vécu personnel des dynamiques sociales, il porte un regard sociétal et politique sur le web 2.0 et la prise de pouvoir des internautes.
Qui êtes vous et quel est votre rapport avec le web 2.0 ?
Je suis informaticien de formation avec un doctorat obtenu en 89 à Orsay. Mais j'ai surtout eu deux incroyables chances dans ma vie : participer depuis 79 à toutes les ( r ) évolutions de l'informatique, et pouvoir créer mes propres startups pour être un acteur actif de ces univers. Lorsque j'ai créé ma dernière société cette année, Netcipia, je suis allé le faire dans la silicon valley pour être au coeur de cette dernière et majeure évolution de l'internet, le Web 2.0. J'espère pouvoir apporter ma petite pierre à l'édifice J J'ai aussi un rapport au Web 2.0 plus personnel car pour ceux qui me connaissent, la blogosphère (membre éminente du "Web 2.0") m'a également sauvé socialement, en me soutenant et en me donnant la force de continuer à me battre, là où la société traditionnelle tentait de m'étouffer...
Si vous deviez expliquer le web 2.0 à tout un chacun, qu'est-ce que vous diriez ?
Le Web 2.0 est un mot. Il en faut pour nommer les choses, et en particulier pour définir des étapes. On entend de ci de là de multiples définitions pour ce mot, chacun ayant la sienne par rapport à sa vision et à son rapport au phénomène. Le Web 2.0 a consacré des technologies et a permis de franchir une étape fondamentale dans l'ergonomie et les fonctionnalités des applications du Web, c'est un fait.
Mais à mon sens ce n'est pas l'aspect technologique le propre de cette révolution du Web 2.0, c'est son aspect social.
Le Web 2.0 est un ensemble de moyens mis à la disposition des internautes leur permettant TOUS de devenir acteurs de la société. Le Web 2.0 inverse définitivement le paradigme traditionnel de nos sociétés occidentales du XXème siècle où grâce à la télévision le monde s'était ouvert à nous, mais en nous imposant la passivité, et en ne nous autorisant à être des citoyens actifs qu'une ou deux fois tous les cinq ans, lors des élections de nos pays démocratiques (certains parmi nous allaient bien au delà en s'engageant associativement et politiquement, mais leur nombre restait malgré tout très faible)
Le Web 1.0 avait déjà bien entendu ouvert la porte à ce phénomène, d'où son succès considérable, mais cette capacité d'action restait néanmoins encore limitée à un public plutôt restreint de passionnés et de connaisseurs (chiffrés en millions quand même), capables d'entreprendre les démarches nécessaires à cette action. Et c'est plutôt le e-commerce qui en a tiré les premiers fruits.
Mais le Web 2.0 est l'aboutissement de cette démarche et son ouverture à la planète entière. Car en ayant formalisé une méthode universelle de publier/concevoir l'information (le blog et le wiki) et en ayant ouvert à tout un chacun des canaux d'interaction multiples avec nos semblables (blogs, wikis, vidéos, réseaux sociaux, albums photos, bookmarks, journaux citoyens, etc...), les nouveaux sites de service de l'ère du Web 2.0 font entrer l'humanité dans une nouvelle dimension, la dimension PARTICIPATIVE, où nos mentalités et nos sociétés vont évoluer de par le fait de l'existence de ces nouveaux outils.
Ma définition du Web 2.0 est donc le WEB PARTICIPATIF, c'est-à-dire la capacité donnée à tout un chacun de participer activement à l'activité des autres (à ne pas confondre d'ailleurs avec le web collaboratif, je m'en explique dans un récent article sur
AgoraVox.
Qu'est ce que représente le web 2.0 dans le monde d'aujourd'hui, quel impact sur la société, l'économie, la technologie et autres ?
Auparavant, "avant l'internet", les usages précédaient les outils. On obligeait même les fonctionnels à ne pas réfléchir en terme d'outils dans la définition de leurs cahiers des charges afin de ne pas se limiter aux seules possibilités techniques des outils du moment. Mais avec l'arrivée d'internet, du web et de toutes les nouvelles technologies qui en ont découlé, les possibilités offertes par ces outils ont devancé l'imagination même des fonctionnels.
Ces nouvelles technologies, et le Web 2.0 y contribue de façon majeure, sont donc porteuses en elles-mêmes de nouveaux usages pour nos sociétés, à tous les niveaux, aussi bien professionnel que personnel.
En fait, avec le recul, on se rend compte qu'elles apportent des DEGRES DE LIBERTE supplémentaires. Le téléphone, le télégramme, le fax, la voiture, etc.. l'avaient déjà fait. Chaque innovation majeure est un degré de liberté supplémentaire pour l'être humain. Mais la révolution majeure de l'internet, puis du web, puis du web 2.0, a accéléré l'obtention de nouveaux degrés de libertés aussi bien individuels que collectifs. Et cette accumulation sur 10 ans, dont le point d'aboutissement actuel est le Web 2.0, provoque un impact à nul autre égal sur nos sociétés.
Il ne faut pas s'y tromper, mais un nouveau pouvoir est né grâce au web 2.0, le CINQUIEME POUVOIR. Thierry Crouzet entre autres le formalise depuis plusieurs mois, je l'ai vécu personnellement de l'intérieur, nombreux sont les gens à en témoigner, et on en voit les conséquences mêmes dans notre propre démocratie !
Pourquoi Ségolène Royal parle-t-elle de démocratie participative et de jury citoyens ? Pourquoi François Bayrou prend-il le relai ? Pourquoi N. Sarkozy est-il interpellé par Arlette Chabot sur sa position concernant la démocratie participative ?
Sont-ce des effets de manches ? Non, c'est l'accompagnement d'une évolution majeure de notre société. L'explosion des possibilités participatives dûes pour partie au web 2.0 a finit par crystaliser dans l'esprit de millions de personnes qu'il était devenu possible, sinon nécessaire, de faire évoluer nos sociétés, car le décalage entre une "caste gouvernante" agissant sur les bases d'un monde ancien et le "peuple" disposant d'outils participatifs leur permettant d'appréhender un monde nouveau est devenu tel que la cassure est bien réelle et définitive.
Les impacts sont déjà majeurs à tous les niveaux. Le dernier exemple en date est qu'il est maintenant possible aux USA d'emprunter de l'argent en ligne sans passer par les réseaux bancaires traditionnels. Le peuple prête au peuple ! Et cela va devenir pareil pour tout. Alors quel avenir pour nos gouvernants ? Pour nos sociétés ? Changer, évoluer et s'adapter à ce nouveau monde où tout est possible d'un coin à l'autre de la planète, telle est la voie tracée. Plus de barrières politiques, plus de barrières géographiques, n'importe qui peut travailler avec n'importe qui d'autre à l'autre bout de la planète, SANS intermédiaires. La création de valeur et la croissance de nos économies se fera donc en direct dans ce nouvel univers participatif, où tout est remis à plat, et qui, face au niveau de complexité atteint par nos sociétés, est bien plus efficace que n'importe quelle action gouvernementale centralisée.
Le web 2.0, et après ?
Cette réflexion ne serait pas complète sans penser et agir pour tous ceux qui ne peuvent pas encore accéder à cette évolution : les peuples des pays dictatoriaux et des pays pauvres en particulier, mais aussi tout simplement les pauvres de nos pays démocratiques occidentaux, etc...
Une telle évolution ne doit pas se faire en agravant la "fracture numérique". C'est une urgence et notre vigilance doit être quotidienne, ainsi que notre action. Mais ne voit-on pas la puissance du "bloguistan" se mettre en marche en Iran ? Ne voit-on pas les projets d'ordinateurs à 100$ se multiplier au niveau planétaire ? Ne voit-on pas les pays du sud décider de couper leur dépendance technologique envers les pays du nord en adoptant massivement l'open source ? Ne voit-on pas les réseaux internet arriver dans les coins les plus reculés grâce aux satellites, au wimax ou aux mesh networks ? Là aussi il reste un travail considérable à réaliser, mais l'accès universel à l'information, à la connaissance, aux ressources humaines généralisées, aux réseaux de vente en ligne, etc. grâce au web 2.0, ne peut être qu'un pas positif vers la prise en compte de ces problèmes, en permettant justement l'accès des plus défavorisés à ce nouveau monde. A nous de faire en sorte d'y rester attentifs et de promouvoir également lorsque c'est possible ces degrés de liberté supplémentaires dans les pays, les régions ou les populations qui en manquent ou qui n'ont pas (encore) les moyens d'y accéder.
Et après ? Certains parlent déjà du web 3.0. Pourquoi pas aussi du web 4.0, etc ? Autant le web 2.0 n'est pas un effet de mode et revêt une réalité profonde et récente comme nous l'avons vu, autant le web 3.0 est un effet de manche si on considère l'impact sociologique du web 2.0 aujourd'hui. Alors oui, technologiquement il y a aura un après, mais le web 2.0 ce n'est pas (ou plus) une question de technologie, nous vivons une époque charnière fondamentale qui est loin d'être terminée, dont il reste beaucoup à actualiser et dont le web 2.0 devient finalement le moteur en libérant l'individu et le collectif d'un très grand nombre de contraintes.
APRES; c'est surtout faire en sorte que nos démocraties deviennent réellement participatives, que nos entreprises revoient leurs modes d'organisations, que la gabegie financière diminue, que la prise de conscience de la crise climatique se fasse, que la pauvreté et l'instabilité de bon nombre de pays du sud diminue drastiquement, etc... etc... et si chacun de nous, peuple de cette terre, grâce aux nouveaux moyens technologiques que nous nous sommes créés, pouvait jouer pleinement et activement son rôle dans la société, les choses ne pourraient que progresser.
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